PRÉVENTION

S’il atteint des proportions inquiétantes, le trafic mondial de médicaments falsifiés est loin d’être une fatalité. Partout dans le monde, un ensemble de mesures efficaces permettent d’endiguer le fléau et de mieux protéger les populations.


Partout dans le monde, un ensemble de mesures efficaces permettent d’endiguer le fléau et de mieux protéger les populations. Conduites tour à tour par les gouvernements, les agences de santé, les associations et les laboratoires pharmaceutiques ou de concert entre les différents acteurs, ces approches sont extrêmement variées et complémentaires. Elles visent à engendrer des comportements vertueux, à accroitre la vigilance ou encore à sécuriser les produits pharmaceutiques et leurs filières d’approvisionnement. Coordonnées à grande échelle et optimisées au sein d’une stratégie globale, ces démarches permettraient de rééquilibrer la balance des risques en faveur des patients et au détriment des trafiquants

1. Informer, former et conseiller les professionnels de santé

Les professionnels de santé regroupent l’ensemble des personnes intervenant dans la conception, la production, la régulation, la distribution, la commercialisation des médicaments ou l’administration des soins. Depuis le laboratoire pharmaceutique, producteur du médicament, jusqu’au patient qui le consomme, tous ces professionnels (médecins, pharmaciens grossistes ou détaillants, infirmiers, aides soignants mais aussi personnels administratifs) constituent autant d’intermédiaires compétents et privilégiés pour traquer les faux médicaments.
Menées par les ministères et les agences de santé, autorités sanitaires de chaque pays, les associations nationales et internationales représentant les différentes composantes de cette profession, de nombreuses actions visent donc à informer, former et conseiller ces professionnels en vue d’augmenter leur vigilance.
Ces initiatives relèvent d’opérations de sensibilisation, de communication et de conseil auprès de publics divers. Elles passent notamment par l’édition et la diffusion de guides de bonnes pratiques, le conseil des pharmaciens sur les conduites à tenir en cas de doute sur l’authenticité d’un médicament ou encore, par la sensibilisation des personnels des Organisations Non Gouvernementales à vocation sanitaire sur les risques d’acheter et d’administrer de faux  médicaments en se fournissant en dehors de filières d’approvisionnement sécurisées.
Toutes ces initiatives sont menées à travers le monde avec d’autant plus d’efficacité qu’elles s’appuient chez ces professionnels sur une forte culture de la sécurité sanitaire (pharmacovigilance) et un sens aiguë de leur responsabilité.

Dans les pays émergents où les risques sont les plus forts et les filières d’approvisionnement moins structurées, ces mesures tendent peu à peu à sécuriser les systèmes de santé en créant des habitudes de travail vertueuses.

  • Fédération International Pharmatical (FIP) et US pharmacopeia ont conçu et diffusé une fiche détaillée d’inspection visuelle des médicaments pour aider les infirmières à découvrir les signes d’une éventuelle contrefaçon : conditionnement défectueux, mauvais étiquetage, posologie incorrecte…
  • Depuis 2000, l’OMS diffuse un Guide pour l’élaboration de mesures visant à éliminer les médicaments contrefaits.

2. Sécuriser les chaines d’approvisionnement

En Amérique du sud dans les hôpitaux, en Grande-Bretagne, en Chine, aux USA ou au Pakistan dans des officines, dans les pharmacies en ligne sur internet.
Partout dans le monde, à plus ou moins grande échelle (incidents isolés ou filières démantelées), la découverte de médicaments falsifiés au sein des réseaux d’approvisionnement officiels atteste de la nécessité de sécuriser toujours mieux les circuits de distribution locaux ou internationaux.
Menées par des laboratoires, des sociétés privées spécialisées dans la sécurité ou des associations professionnelles ou de patients, de nombreuses initiatives s’attachent donc à fiabiliser ces réseaux en agissant à différents niveaux pour :

  • Développer des outils  de traçabilité et de localisation des médicaments.
  • Diffuser les moyens de contrôle d’identification et d’authentification et former le personnel à leur utilisation chez les grossistes répartiteurs et dans les officines des détaillants.
  • Restreindre le nombre d’intermédiaires au sein des circuits d’approvisionnement tout en préservant la libre concurrence.
  • Multiplier les inspections chez les grossistes et détaillants, en ciblant de préférence ceux qui se livrent à des importations parallèles, plus exposés aux risques d’intrusion de médicaments falsifiés.
  • Analyser rapidement et efficacement les médicaments suspects et centraliser les fiches «cartes d’identité » correspondants aux contrefaçons répertoriées au sein d’une base de données centrale et unique.
  • Effectuer des achats-tests sur internet et prolonger ces actions le cas échéant par des enquêtes approfondies et des poursuites judiciaires éventuelles.
  • Valider par l’attribution d’un label et d’un logo la sécurité des sites internet commercialisant légalement des médicaments et répondant aux critères de qualité et de fiabilité dans leur approvisionnement.
  • Diffuser en ligne une liste officielle de ces sites fiabilisés.

En utilisant ces leviers technologiques, organisationnels ou comportementaux au sein des chaines de distribution officielles et parallèles, ces actions conjointes multiplient les chances d’identifier et d’éliminer les médicaments falsifiés avant qu’ils ne parviennent jusqu’au patient.
Par ailleurs, la diversité des types actions et leur mise en œuvre à plusieurs niveaux d’intervention est de nature à compliquer la tâche des trafiquants, leur imposant d’élaborer des stratégies de contournement plus aléatoires.

  • Aux Etats-Unis, certaines compagnies pharmaceutiques ont fait plusieurs tests sur des médicaments importés pour valider la sécurité de leur chaîne d’approvisionnement (Making a Killing p.68).
  • Le groupe SANOFI a inauguré en 2008 un Laboratoire Central Anti-contrefaçon.
  • En décembre 2003, un grand laboratoire américain imposait à tous ses distributeurs aux Etats-Unis d’acheter ses produits directement auprès de ses services ou de grossistes sélectionnés. Trois ans plus tard, le laboratoire excluait de ses circuits de distribution dix-huit grossistes au Royaume-Uni (Making a Killing p.69).
  • National Association of Boards of Pharmacy (NABP) a créé une accréditation « Verified Internet Pharmacy Practice Sites » (VIPPS) pour les pharmacies en ligne qui répondent à son cahier des charges. Son site diffuse la liste des e-pharmacies labellisées.

3. Organiser la vigilance, surveiller les incidents et systématiser les remontées d’informations

La qualité des informations recueillies, leur large diffusion et la réactivité dans leur traitement par l’ensemble des acteurs constituent également des vecteurs de sécurisations des systèmes de santé.
La plupart de ces actions de coordination de l’information relèvent des agences de santé nationales, d’organismes internationaux et de la coopération entre les états, mais elles sont également le fruit de contributions privées, associations ou laboratoires pharmaceutiques.
Parmi ces actions, les plus pertinentes consistent à :

  • Etablir et maintenir à jour une  liste de surveillance des médicaments les plus susceptibles d’être contrefaits afin de mieux cibler les actions.
  • Signaler systématiquement aux autorités compétentes  les incidents liées aux produits pharmaceutiques : intoxications, découverte de lots de médicaments falsifiés, vols ou détournements illégaux de médicaments authentiques.
  • Echanger les informations régulièrement et en toute transparence entre les différents acteurs internationaux.
  • Rappeler systématiquement les lots suspects et alerter rapidement les acteurs de terrain.
  • Mener des enquêtes approfondies en cas d’incidents et formuler des recommandations de changement.
  • Mettre en place une hotline permanente (24 / 24h) au sein des laboratoires pour pouvoir lancer rapidement des vérifications quant à l’authenticité  l’authenticité d’un médicament suspect.
  • La prise de conscience par chaque acteur qu’il tient un rôle majeur dans ce dispositif de vigilance favorise l’émergence d’un esprit de coopération et de transparence internationale entre les autorités sanitaires, les professionnels de santé, les associations et les patients eux-mêmes.
  • PSI propose un système de notification des incidents (CIS) permettant aux  sociétés pharmaceutiques de signaler les cas des médicaments contrefaits entrant dans les chaînes d’approvisionnement. (Making a Killing p 68).
  • L’OMS a créé un portail en ligne : Rapid Alert System  qui permet à des représentants officiels locaux de signaler et d’alerter les autorités en cas de contrefaçon de médicaments.

4. Faciliter l’accès aux véritables médicaments dans les pays émergents

L’une des actions de prévention efficace consiste à mieux répondre à la demande de médicaments authentiques dans les pays émergents.
De nombreuses actions sont ainsi entreprises pour limiter les coûts d’achat au détail des médicaments pour les populations les plus défavorisées.
Un transfert de savoir-faire entre les pays développés et les pays émergents permet aux laboratoires locaux d’améliorer peu à peu la qualité de leurs produits pharmaceutiques dans le respect des droits de propriété industrielle.
Certains laboratoires pratiquent également une politique tarifaire avantageuse pour les populations les plus pauvres en réduisant les coûts de production et en vendant des médicaments de première nécessité sans réaliser de bénéfices. Malheureusement, ces mesures ont parfois été neutralisées par l’action de trafiquants qui ont détourné ces médicaments pour les revendre beaucoup plus cher dans d’autres pays.
Par ailleurs, en favorisant l’implantation d’usines de fabrication de médicaments dans les pays en développement, les grands laboratoires pharmaceutiques améliorent l’accès aux médicaments en réduisant tout à la fois les coûts de fabrication et de transports des médicaments (donc leurs prix de revient) et les durées d’approvisionnement.
S’il s’avère que les médicaments génériques sont également la cible des contrefacteurs, le moindre coût des génériques authentiques (environ 30 % moins chers) est de nature à favoriser l’accès à des médicaments de qualité pour les plus pauvres.
Enfin, certains pays ont mis en œuvre une politique de suppression ou de réduction des droits de douanes sur des médicaments vitaux importés, évitant de gonfler artificiellement les prix de vente au détail.

  • Dans le cadre de son programme Carte d’Accès aux antiPaludiques (CAP), un grand laboratoire français a distribué en 2005 et 2006 plus de 10 millions de traitements antipaludiques (ACT) à prix préférentiels dans 16 pays endémiques. En 2 ans, par le biais de 400 pharmacies d’officine, plus de 26 000 familles ont bénéficié de la carte Impact Malaria grâce à laquelle près de 47 000 patients ont reçu un antipaludique à prix préférentiel.
  • Les Pharmacopées américaine (USP) et européenne aident les pays émergents à assurer une meilleure qualité de leurs médicaments en leur fournissant un guide détaillé des exigences fondamentales pour une agence en charge de la régularisation des médicaments (évaluation, enregistrement, inspection) (Making a Killing p 67).
  • L’USP propose aux laboratoires volontaires de les aider à améliorer la qualité de leurs médicaments en leur fournissant des normes, des services de test, des audits… Cette démarche est validée par l’attribution d’un label « Pharmaceutical ingrédient verified ».
  • 6 pays africains ont supprimé les droits de douane pour les produits recommandés comme essentiels par l’OMS pour lutter efficacement contre le paludisme : la Guinée, le Kenya, l’ile Maurice, la Tanzanie et l’Ouganda, la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
  • Depuis 1999, le Burundi a supprimé les droits de douanes sur les antirétroviraux et les médicaments contre les infections liées au sida.
  • L’Inde ne prélève pas de droits de douanes sur certains médicaments vitaux comme les antirétroviraux et les anticancéreux.

5. Sensibiliser et communiquer auprès du grand public

Parmi les facteurs favorisant la prolifération des faux médicaments, le manque de sensibilisation des patients et le déficit général d’information sur les risques constituent une préoccupation majeure.
La nécessité de combler ce déficit est d’autant plus urgente dans les pays émergents que les taux de pénétrations des faux médicaments et les failles des systèmes de santé y sont les plus importants. L’information du patient que l’on sait par nature toujours victime et jamais complice du trafic, y constitue donc l’ultime rempart pour stopper la pandémie.
Au sein des pays développés, la confiance des populations vis-à-vis des systèmes de santé est de règle. Pourtant, l’absence de doute sur la qualité générale des médicaments, la volonté de contourner la réglementation sur l’accès à certains médicaments (psychotropes, stéroïdes, etc.), le développement des pratiques d’automédication et l’avènement d’internet, tous ces facteurs tendent à générer des comportements à risque.
Face à ces manques, les organismes internationaux, les agences de santé les associations et les laboratoires eux-mêmes jouent un rôle important.
Leurs initiatives les plus efficaces tendent à :

  • Promouvoir l’accès à une information précise, complète et fiable par l’édition de brochures de sensibilisation ou via des sites internet.
  • Favoriser la transparence et les relations avec la presse comme relais d’information.
  • Concevoir et financer des campagnes de communication ciblées diffusant des messages de prévention à destination de populations à risques.
  • Diffuser des messages d’alerte et de prévention sur internet, vecteur de commercialisation peu sécurisé, informant des dangers de la contrefaçon de médicaments.
  • Communiquer autour des mesures de prévention et de répression prises afin de rassurer le patient et de dissuader les trafiquants.
  • En Côte d’Ivoire, le Conseil National de l’Ordre des pharmaciens et le ministère de la Santé ont lancé une campagne de communication « Ne consommez pas les médicaments de la rue » pour sensibiliser les populations aux risques encourus.
  • En 2008, au Liban, une campagne co-signée par le ministère de la Santé, l’Ordre des pharmaciens, Eastern Mediterranean FIP-WHO et la CIOPF diffusait le message : « Le médicament contrefait est un tueur silencieux distribué par des criminels ».
  • En 2011, organisation par l’Observatoire du trafic illicite d’un concours de bandes dessinées à destination des pays du Mékong sur le thème des contrefaçons à risque sanitaire ou sécuritaire élevés. « A partir du slogan « contrefaçons – marchands de mort », tous les jeunes âgés de 16 à 25 ans et de nationalité cambodgienne, laotienne et vietnamienne étaient invités à illustrer par le dessin leur vision et leurs réactions face aux faux produits dangereux pour la santé. ».
  • Interprétée pour la première fois à Nairobi en octobre 2011, « Proud to be » est une chanson qui a pour but de sensibiliser les populations aux dangers des médicaments falsifiés. « Proud to be » est le fruit de la collaboration artistique de deux grands chanteurs africains, Yvonne Chaka Chaka et Youssou N’Dour et de la volonté d’INTERPOL de sensibiliser le plus grand nombre.

Tous les médicaments contrefaits sont dangereux.

Les médicaments falsifiés ne sont par définition soumis à aucun contrôle mené par une autorité compétence. Ils présentent ainsi toujours un risque pour la santé du patient.

Produits et commercialisés par des réseaux criminels ou mafieux motivés exclusivement par l’appât du gain, ces faux médicaments sont le plus souvent de très mauvaise qualité et produits dans des conditions sanitaires déplorables.

De fait, l’analyse des faux médicaments saisis à travers le monde fait apparaître qu’il existe plusieurs types de médicaments. A chacun correspondent un ou plusieurs dangers spécifiques.

  • Faux médicament « sans principe actif » : La contrefaçon est un pur leurre sans effet thérapeutique.

Danger : Le patient croit se soigner contre une maladie alors qu’il n’en est rien. Sa pathologie n’est donc plus traitée et le mal progresse. En fonction de la gravité de la maladie qui l’affecte, la mort peut ainsi subvenir en quelques semaines (VIH, cancer, paludisme …) ou l’absence de traitement peut causer des dégâts irrémédiables sur sa santé.

  • Une étude réalisée en 2001 par l’OMS sur les produits anti-malaria en Asie a révélé que, sur 104 médicaments en circulation, 38 ne contenaient aucune substance active et n’avaient donc aucun effet.
  • Faux médicament « sous-dosé » : Le produit contrefaisant possède un ou plusieurs principes actifs, mais dans des proportions inférieures au véritable médicament.

Danger : Le produit n’a pas d’action suffisamment efficace contre la maladie traitée. Celle-ci continue donc sa progression. Dans le cas du paludisme notamment, la prise de ce faux médicament a un effet néfaste pour le patient, le parasite devenant plus résistant aux traitements futurs.

  • En Birmanie, en 2006,  de faux médicaments Artésunate sous dosés ont été saisis. Chaque comprimé contenait entre 3,5 et 12,1 mg d’artésunate  soit moins d’un cinquième de la quantité contenu dans le médicament authentique. Edition n°5 de juillet 2006, le Centre de médecine tropicale de l’Université d’Oxford
  • Faux médicament « sur-dosé » : Le faux médicament contient une ou plusieurs substances actives en quantité supérieure au véritable médicament.

Danger : L’excès de principe actif met directement en danger le patient et l’expose à des effets indésirables liés à cette surdose. En fonction de la nature du produit ou/et de la pathologie traitée, ces effets peuvent être mortels.

En Chine, en 2009, l’ingestion d’une contrefaçon d’un antidiabétique traditionnel (hypoglycémiant) contant six fois la dose normale de glibenclamide  a causé deux morts et a conduit à l’hospitalisation de neuf personnes.

  • Faux médicament « toxique » : Le faux médicament contient une ou plusieurs substances toxiques, introduites de façon délibérée ou accidentelle.

Danger : La substance toxique risque de tuer le patient dès la première prise.

  • En 1995, 89 Haïtiens sont morts après avoir bu un sirop contre la toux falsifié qui contenait en réalité de l’antigel. Source OMS
  • Faux médicament « autre principe actif » : Le faux médicament contient un principe actif différent de celui annoncé.

Danger : En cas d’allergie du patient, la substitution des principes actifs peut entrainer la mort par choc anaphylactique (réaction allergique exacerbée)