LA FALSIFICATION DE MEDICAMENTS EN ASIE DU SUD EST

La large circulation des médicaments de qualité inférieure et falsifiés en Asie du Sud-Est est un grave problème de santé publique. Les faux traitements en circulation dans cette région du monde constituent une menace croissante pour la vie humaine, notamment parce qu’ils Ils sont un obstacle au contrôle des maladies infectieuses, mais aussi pour la santé animale dans une région dominée par l’agriculture. En outre, avec la libéralisation des échanges, on ne peut que craindre de voir augmenter ce type de trafic particulièrement lucratif. Dans ce contexte, la capacité des gouvernements à développer des réglementations, des capacités adéquates ainsi que des synergies inter-états pour résoudre ces problèmes semble cruciale.

Ampleur du phénomène
La falsification de médicaments est une activité illégale, difficile à détecter et à étudier. Il est très compliqué de savoir ou même d’estimer l’étendue réelle du problème. Depuis ill-12013, l’OMS a reçu 1500 signalements de cas de produits de qualité inférieure ou falsifiés. Parmi ceux-ci, les antipaludiques et les antibiotiques étaient les plus fréquemment cités. La plupart de ces signalements (42%) venaient d’Afrique subsaharienne, 21% des Amériques et 21% de la Région européenne. Cela n’est sans doute que la partie immergée de l’iceberg car de nombreux cas ne sont probablement jamais signalés. Ainsi, seuls 2% des cas de produits de qualité inférieure ou falsifiés notifiés à l’OMS provenaient de la Région de l’Asie du Sud Est.

Une opacité que confirme le dernier rapport de l’Organisation Mondiale des Douanes. En 2016, l’OMD n’a reçu aucun signalement de la part des pays de la région concernant un trafic illicite de médicaments or, l’OMD confirme qu’un grand nombre de trafics de ce type ont eu lieu ou ont transité par cette région.

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Organisation du trafic
Le Myanmar, le Vietnam et la Thaïlande, sont des points de transit importants pour les faux médicaments. Les médicaments illicites sont expédiés sur les marchés mondiaux depuis les ports de Singapour, de Malaisie, du Vietnam et de Thaïlande. L’Organisation mondiale des douanes a constaté que 50 à 60% des trafics illicites passaient par la mer. Une réalité en partie rendue possible par les accords de libre-échange entre l’ASEAN et ces pays, ainsi que par la mise à niveau massive de l’infrastructure et de la connectivité de la région.

ill-3Pour l’ONUDC, les mouvements transfrontières de produits illicites à destination et en provenance d’Asie du Sud-Est, souvent via l’Inde et la Chine, se sont intensifiés ces dernières années. La Chine et l’Inde restent les principaux points de production, mais les syndicats du crime organisé auraient déplacé certains procédés de fabrication au Vietnam, au Myanmar et au Cambodge pour éviter des législations plus strictes et tirer parti de coûts de production et de main d’œuvre moins élevés. Toujours selon l’ONUDC, les groupes du crime organisé repérés en Asie du Sud-Est seraient divers et souvent éphémères. Certains, appartiendraient aux triades du sud de la Chine qui ont survécu depuis le 19ème siècle. D’autres se formeraient et se dissoudraient en une génération ou moins. Ainsi et en l’absence d’enquêtes et de poursuites dans les pays où les médicaments falsifiés sont fabriqués, il est presque impossible d’arrêter la contrebande et l’importation de médicaments en provenance de ces pays.

➢ Selon un rapport (1) d’Interpol, en 2009, un réseau avec des connexions possibles avec une Triade distribuait des médicaments contre les dysfonctions érectiles contrefaits à travers des boîtes de nuit et des maisons closes en Malaisie. Le principal suspect avait été identifié comme un chef de triade travaillant pour un syndicat chinois à Kuala Lumpur. Au Cambodge, un réseau ayant des liens avec les Yakuza japonais a été repéré dans une affaire de distribution de faux médicaments tels que le Viagra à des patients au Cambodge (via des pharmacies sans licence) mais aussi au Japon (via des sites Web).

Dangerosité du trafic
Ces dernières années, une résistance à l’artémisinine (un antipaludique) a été signalée dans 5 pays du Bassin du Mékong : le Cambodge, le Myanmar, le laos, la Thaïlande et le ill-4Vietnam. Une résistance qui pourrait être en partie due à la prolifération de faux artésunate, un médicament antipaludique clé dans le traitement du paludisme. C’est en tout cas ce que tendait à montrer une étude (2) pionnière menée en 2001 par les équipes de recherche de Paul Newton. Sur 104 échantillons « d’artésunate » achetés en magasin dans les 5 pays précités, 38% ne contenaient pas de principe actif. Des chiffres que d’autres études plus récentes semblent confirmer. Ces nouvelles études soulignent également la prévalence de médicaments de qualité inférieure dans cette région.
⊲ Une étude (3) publiée en 2017 a montré que 28,5% des antimicrobiens analysés entre 2011 et 2014 étaient de qualité inférieure ou falsifiés.
⊲ En 2006, une étude réalisée au Laos, au Myanmar, au Vietnam et au Cambodge a montré que 68% des médicaments antipaludéens ne contenaient pas la bonne quantité d’ingrédient actif (Alter Hall, 2006).
⊲ 27% des médicaments antipaludéens testés au Cambodge en 2006 se sont avérés avoir des niveaux d’ingrédient actif incorrects (Lon, 2006).

Mais la falsification de médicaments dans cette région ne se cantonne pas aux antipaludiques, toutes les catégories thérapeutiques sont touchées. Plusieurs opérations menées par Interpol ont notamment contribué à mieux le comprendre :
– L’opération Storm en 2008 a détecté des antipaludéens contrefaits au Myanmar (produit en Thaïlande)
– L’opération Storm II en 2010 a permis la saisie de millions de dollars d’antibiotiques frauduleux, d’antipaludiques, de médicaments anticonceptionnels, de sérums antitétaniques et de médicaments antidouleur
– L’opération Jupiter de 2006 en Asie du Sud-Est a révélé que sur les 321 échantillons fabriqués par un producteur asiatique important (Guilin Pharmaceutical de la région chinoise du Guangxi), 61% étaient des contrefaçons.

Enfin, en 2016, l’OMS a lancé deux alertes suite à la découverte de médicaments falsifiés en circulation dans la région :
– Deux faux traitements (4) de l’hépatite C, vendus sous les noms de LEDSO ou DAKAVIR
– Un faux vaccin (5) contre la fièvre jaune : AMARIL

Autre menace émergente, la falsification de médicaments vétérinaires particulièrement inquiétante dans une région où l’agriculture est prépondérante. En 2013 (6), deux vietnamiens ont été arrêtés pour ce type de trafic. Chaque semaine, les 2 hommes, fabriquaient et livraient des centaines de faux antibiotiques, tels que l’amoxicilline et la doxycycline, destinés aux animaux élevés pour la consommation.

Organisation de la lutte
Au cours de la dernière décennie, les gouvernements nationaux ont pris différentes mesures pour faire face à la menace croissante que représentent les médicaments falsifiés. Les réponses ont été variées et réfléchies en fonction des ressources locales, des environnements réglementaires et du soutien des organisations internationales. Dans tous les pays du Mékong, des dispositions spécifiques ont été introduits dans les lois et règlements nationaux (7) sur la gestion et l’assurance qualité des produits pharmaceutiques :
– la loi nationale sur les drogues (1992) au Myanmar,
– la loi sur la pharmacie (2005) au Vietnam,
– la loi sur les drogues (2003) en Thaïlande,
– la loi sur la gestion des produits pharmaceutiques (1996) au Cambodge et
– la loi sur les drogues et produits médicaux (2000) au Laos.

Dans certains pays, ce nouveau défi a conduit à la révision et à la mise à jour de la législation précédente. En Thaïlande, par exemple, la loi sur les stupéfiants de 1967 a été révisée à plusieurs reprises pour introduire des dispositions sur les « faux médicaments et les médicaments non conformes aux normes » ainsi que des moyens de dissuasion plus puissants pour les trafiquants.
Au Cambodge, des efforts législatifs ont également été fournis pour développer des moyens de dissuasion plus efficaces. L’amendement de 2007 à l’ancienne loi sur la gestion des produits pharmaceutiques (1996) établit différents niveaux de sanctions pour différentes violations des réglementations concernant les produits pharmaceutiques, depuis l’achat non autorisé de matières premières jusqu’à la production et la vente de produits illégaux. En 2011, le ministère de la Santé cambodgien a également mis en place des agents de contrôle pour appliquer la loi sur la gestion des produits pharmaceutiques. Parmi leurs missions, contribuer à « l’investigation et l’élimination des médicaments contrefaits au Royaume du Cambodge » Ils sont ainsi autorisés à « saisir temporairement des médicaments contrefaits, des médicaments interdits, des médicaments sans licence, des équipements médicaux périmés, des matières premières, etc. ».

Les gouvernements de la région du Mékong ont activement tenté de répondre à la menace croissante que représentent les médicaments de qualité inférieure ou falsifiés en renforçant leurs arsenaux juridiques ainsi que leurs capacités opérationnelles. Mais malgré l’impact positif des initiatives nationales, des défis importants demeurent :

ill-51 – Des lois parfois obsolètes et pouvant nécessiter des révisions pour rester en phase avec la nature de plus en plus complexe du crime pharmaceutique
2- Un manque général de capacités opérationnelles : manque de ressources humaines, manque d’équipements et d’infrastructures dans la plupart des pays, manque de formation des équipes de terrain, etc.
3- Des règles de droit faibles ou absentes, permettant aux faux producteurs de médicaments de corrompre les agents chargés de l’application de la loi
4- L’absence d’un consensus mondial sur ce qui constitue légalement un faux médicament,
5- le manque de coopération inter-états
6- la prise en compte des défis liés au déploiement des nouvelles technologies et au développement des pharmacies en ligne illégales dans les pays de la région
7 une supply chain complexe et difficile à contrôler. Au Cambodge par exemple, on estime (8) qu’il existe plus de 1 000 points de vente réglementés de médicaments, pour près de 2500 points de ventes illégaux.

Photo : Deloitte (9)

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